L’utilisation de l’espace public à Paris

Une dérive commerciale

Les trottoirs sont une innovation assez récente de notre civilisation.

Dans l’antiquité, les villes, notamment romaines, en étaient pourvues, mais ce confort disparaît à l’orée du Moyen-Âge, et le trottoir ne refait son apparition qu’à la fin du 18ème siècle, en Angleterre, puis en France. Jusque-là, en milieu urbain, la circulation s’écoulait dans un espace unique, la rue, où piétons, cavaliers, charrettes et carrosses se mêlaient, se côtoyaient et se pressaient – et, souvent, se télescopaient – de part et d’autre d’un « ruisseau » central qui charriait aussi bien l’eau de pluie que les déjections, animales et humaines, et les détritus de toute sorte. Quelques bornes de pierre, le long des façades des maisons, ménageaient de précaires niches de protection aux piétons.

rue Saint-Rustique

Détritus mis à part, on peut retrouver cet aspect médiéval, parfaitement intact, dans une des plus anciennes rues de Montmartre, la rue Saint-Rustique.

À partir de la Révolution, en France, l’équipement urbain s’améliore, et pour la plupart, les rues sont désormais éclairées et bordées de trottoirs. La ville offre enfin aux piétons un espace réservé, interdit aux véhicules, lesquels sont tenus de circuler exclusivement sur la chaussée. Des passages protégés (par des « clous », puis des bandes zèbre, plus visibles) sont spécialement aménagés pour permettre aux piétons de traverser en toute sécurité l’espace dévolu aux voitures.

Aujourd’hui – et à Montmartre peut-être plus qu’ailleurs, en raison de la vocation touristique de plus en plus marquée de ce quartier – cette belle ordonnance est mise à mal.

Le signe le plus visible de cette dégradation est certainement la multiplication – pour ne pas dire la prolifération, dans certains quartiers – des terrasses de café ; et aussi, quoique dans une moindre mesure, des étalages de certaines boutiques. L’espace jusque-là réservé aux piétons est progressivement grignoté. Ajoutons à cela les multiples obstacles qui entravent quotidiennement la déambulation du malheureux piéton parisien : nuisances – voire dangers – provoqués par le stationnement sauvage et la circulation des deux-roues sur les trottoirs, saturation de l’espace par les équipements de la Ville elle-même (horodateurs, potelets, panneaux signalétiques de toutes sortes ...), disparition progressive des bancs publics, etc.

Des moyens de lutte et de recours existent, et de nombreuses associations de quartier les mettent en œuvre. Mais le combat est inégal, et à Montmartre en tout cas, il faudrait une vigilance constante pour contenir la marée montante des terrasses de café. Rien d’étonnant à cela, quand on sait que la Ville de Paris facture, pour l’occupation de l’espace public, des sommes plutôt modestes (pour toute information sur le sujet, voici un lien utile : Télécharger la liste des emplacements situés sur la voie publique destinés à accueillir des activités commerciales et de la nouvelle tarification forfaitaire qui leur est appliquée à compter du 1er septembre 2012.(PAGES 5 ET 6 du Bulletin Municipal officiel de la ville de Paris - 14 août 2012) au format PDF (190,5 Ko) ), et que le montant d’une contravention pour dépassement des limites (qui doivent être obligatoirement affichées sur la vitrine de l’établissement, et qui sont indiquées dans le règlement ci-après), est de ... 35€ – un montant dérisoire, de l’aveu même des autorités municipales, qui savent aussi bien que les intéressés eux-mêmes qu’un guéridon de café, judicieusement placé sur un trottoir, en rapporte au moins quatre fois autant ...

La Mairie de Paris a édicté voici quelques mois une réglementation des terrasses et étalages, dont nous rappelons ci-dessous les points essentiels :

  • interdiction des bâches en plastique (dites « rideaux de douche »), à partir de 2013

  • autorisation des terrasses fermées (constituées de panneaux vitrés) dans les zones piétonnes

  • disparition des appareils de chauffage au gaz (jugés trop polluants)

  • taxation des braseros électriques

  • obligation de laisser un passage d’1 m 60 au minimum sur les trottoirs pour permettre à tous
    et notamment aux personnes en fauteuil roulant et aux poussettes de passer sans encombre

  • les tables et les chaises ne devront pas occuper plus d’un tiers du trottoir (sauf dans certaines zones piétonnes, comme la rue Montorgueil dont la seule obligation sera de laisser un passage de 4 m au centre de la chaussée)

  • possibilité d’installer des contre-terrasses sur des trottoirs de 6 m de large (contre 9 m auparavant),

  • obligation de mettre des cendriers dans les terrasses ouvertes

  • enfin, possibilité pour les musées et les théâtres d’installer quelques tables sur le pavé

  • Certaines zones dites particulières, comme la rue Montorgueil ou les Champs-Elysées, pourront bénéficier de chartes locales qui devront être votées par les conseils d’arrondissement avant d’être validées par la mairie de Paris.

Ces mesures sont certes positives, voire louables – si elles étaient appliquées. Dans la réalité quotidienne de Montmartre, on en est loin, et, avec la venue de la belle saison, les abus, une fois de plus, vont se multiplier.

A la terrasse du Lapin agile

Les cafés et les boutiques ne sont pas seuls à exploiter l’espace public à des fins commerciales : la place des Abbesses, occupée de façon permanente depuis une dizaine d’années par un manège et sa boutique de vente de confiseries sont également un bon exemple de cette dérive, à laquelle les pouvoirs publics – ou du moins les élus municipaux du 18ème arrondissement - ne semblent pas accorder une très grande importance.


le 30 mars 2013

Classé dans : Cadre de vie - Mots clés : terrasses, Piétons

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